Le murmure derrière le verre
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Le murmure derrière le verre

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L'hôpital militaire Desgenettes de Lyon était gardé comme une citadelle du Moyen Âge. Des policiers en armes patrouillaient dans les couloirs à toute heure du jour et de la nuit. Trois jours s'étaient écoulés depuis l'assaut dans les souterrains de la rue Burdeau.

J'étais assis sur le rebord du lit d'une chambre individuelle du troisième étage. Mes poignets étaient bandés, les coupures sur mon visage commençaient à cicatriser, mais la blessure intérieure, elle, s'était ouverte à jamais.

La porte de la chambre s'est ouverte sans bruit. Éléonore est entrée.

Elle portait une blouse d'hôpital trop grande pour elle, un drain encore fixé à son poignet gauche. Sa démarche était lente, hésitante, mais la couleur était revenue sur ses joues. Ses yeux, autrefois remplis de cette terreur contagieuse qui m'avait tant effrayé sur le palier, portaient désormais une clarté nouvelle. La clarté des survivants.

Elle s'est approchée du lit et s'est assise sur la chaise en plastique disposée à côté. Nous sommes restés silencieux pendant plusieurs minutes, écoutant le rutillement de la pluie lyonnaise contre les vitres renforcées de la chambre.

— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle d'une voix encore un peu enrouée par l'intubation qu'elle avait subie.

— Je suis vivant, répondis-je doucement. Ce qui semble relever du miracle. Et vous ?

Un triste sourire a effleuré ses lèvres.

— La police m'a interrogée pendant six heures ce matin. Ils ont arrêté la plupart des responsables régionaux de Pharmagen. Le docteur Vance est en détention provisoire à la prison de Corbas. Les dossiers sur le projet Phénix ont été saisis par le Ministère de la Justice.

— Et Clarisse... ?, murmurai-je, la gorge nouée.

Éléonore tendit la main et posa ses doigts frais sur les miens.

— Clarisse est enfin vengée, Julien. Son sacrifice a permis de mettre au jour l'un des plus grands scandales pharmaceutiques de ce siècle. Des dizaines d'enfants ont été sauvés de leurs expérimentations clandestines grâce aux preuves trouvées dans votre appartement et dans le souterrain.

Je hochai la tête, mais mon cœur restait lourd comme de la pierre.

— Vasseur est toujours dans la nature, fis-je remarquer en la regardant droit dans les yeux. La police a ratissé les traboules sur trois kilomètres. Ils ont trouvé sa veste pleine d'acide et son masque, mais aucune trace de lui. Il est parvenu à s'échapper malgré le sédatif.

Le visage d'Éléonore s'est légèrement assombri. Elle baissa les yeux vers nos mains unies.

— Vasseur est un animal blessé, Julien. Il ne reviendra pas. Il sait que Pharmagen est tombé et que l'Interpol a émis une notice rouge contre lui. Il va chercher à quitter le territoire.

— Vous ne le connaissez pas comme je l'ai vu dans cette cave, Éléonore, dis-je en me redressant. Cet homme n'a plus rien d'humain. Il a perdu des dizaines de millions d'euros. Il sait que la seule chose qui lui reste pour marchander sa liberté auprès d'autres cartels biologiques, c'est ce que je sais. C'est ce qui se trouve encore dans ma mémoire et dans le sang de ma fille.

Un policier a frappé deux coups à la porte avant d'entrer. C'était un vrai lieutenant de la Police Judiciaire cette fois, accompagnant un inspecteur de l'Inspection Générale de la Santé.

— Monsieur Delorme, Mademoiselle Mercier, dit le lieutenant. Nous avons terminé la sécurisation de vos effets personnels au numéro 14 de la rue Burdeau. L'appartement est sous scellés judiciaires, mais vous êtes autorisés à venir récupérer vos affaires indispensables cet après-midi sous escorte.

Je regardai Éléonore. La simple évocation de cette adresse faisait repasser devant nos yeux le spectre des nuits passées. Le vacillement de l'ampoule du palier. Les deux coups secs à la porte. La silhouette du docteur Blanc derrière la vitre d'en face.

— Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cet appartement, dis-je d'un tone catégorique.

— C'est nécessaire, Monsieur Delorme, insista le lieutenant d'un air grave. L'équipe scientifique a découvert un nouvel élément lors de la dernière perquisition dans la chambre de votre fille. Quelque chose que Blanc et Vasseur avaient manqué, mais qui pourrait être décisif pour le procès contre Pharmagen. Vous seul pouvez nous aider à l'identifier.

Je poussai un profond soupir. La malédiction de cette rue ne me lâcherait donc jamais ?

Trois heures plus tard, une voiture de police banalisée nous déposait au bas du numéro 14 de la rue Burdeau. La pluie tombait toujours, drue et glaciale, lavant les pavés de la Croix-Rousse. La rue était déserte, plongée dans une pénombre matinale étouffante.

Nous sommes montés par l'escalier en bois qui grincait sous nos pas. Les scellés de la police barraient la porte de l'appartement d'Éléonore au 4B. La vitre du couloir, qui avait été pulvérisée lors de l'assaut, avait été remplacée temporairement par un panneau de contreplaqué brut fixé avec des tasseaux de bois.

L'inspecteur a retiré le ruban jaune de ma porte et a tourné la clé.

L'odeur de la poussière, du gaz lacrymogène éventé et de la mort flottait encore dans mon salon. Le sol en parquet portait encore les marques de craie traçant l'emplacement où le corps du pauvre lieutenant Morel avait guetté son dernier souffle.

— Qu'est-ce que vous avez trouvé ? demandai-je au lieutenant en restant sur le seuil de la chambre de Clarisse.

Le policier s'est avancé vers le petit bureau d'écolier en bois blanc de ma fille. Il a désigné le mur peint en rose pastel juste au-dessus du lit.

— Quand nos techniciens ont retiré le papier peint pour vérifier les prises électriques à la recherche de micros clandestins, ils ont trouvé ceci.

J'avançai d'un pas. Sous la couche de papier peint arrachée, ma fille Clarisse avait dessiné au crayon de couleur, dans les derniers jours de sa vie, une série de chiffres et de symboles chimiques complexes. Des équations que nulle enfant de huit ans n'aurait pu concevoir seule.

— Elle ne faisait pas que subir les injections, murmurai-je, saisi d'une horreur sacrée. Elle comprenait... Elle écrivait ce qu'ils lui faisaient.

— Ce n'est pas tout, dit la voix d'Éléonore depuis le couloir.

Je me suis retourné. Éléonore ne me regardait pas. Elle regardait le panneau de contreplaqué qui remplaçait la grande vitre du palier.

Dans le bois tendre du contreplaqué, fraîchement taillé depuis l'extérieur pendant notre absence, deux trous parfaits avaient été percés à hauteur d'homme. Et derrière ces trous, deux yeux sombres, injectés de sang et déformés par la haine, nous observaient fixement.

Le murmure d'une voix rauque s'est engouffré par les perçages :

— Julien... Tu as oublié de fermer les rideaux.