La femme s'est avancée au milieu de la pièce sans prêter la moindre attention aux flaques de sang et d'acide qui maculaient le carrelage. Ses deux gardes du corps, vêtus d'uniformes tactiques noirs sans aucun insigne, ont immédiatement verrouillé les accès, braquant des fusils d'assaut à pointeur laser sur mon thorax.
— Qui êtes-vous ? demandai-je en me reculant contre le brancard d'Éléonore, me faisant un bouclier de mon propre corps pour la protéger.
— Docteur Hélène Vance, Directrice de la Recherche Stratégique pour les laboratoires Pharmagen, répondit-elle en ajustant ses lunettes. M. Vasseur et le docteur Blanc étaient des prestataires externes. Très doués dans leurs domaines respectifs — la chirurgie spéculative pour l'un, le nettoyage de terrain pour l'autre —, mais d'une instabilité émotionnelle désastreuse. L'obsession du docteur Blanc pour votre fenêtre et son voyeurisme maladif ont compromis une opération de récolte de données de plusieurs millions d'euros.
Elle désigna d'un petit geste de la main la boîte à musique en bois que Vasseur avait laissée tomber sur le sol dans sa chute. Un de ses gardes s'est baissé pour la ramasser et la lui tendre dans un sachet stérile.
— Rendez-moi ça !, criai-je en faisant un pas en avant. C'est tout ce qui me reste de ma fille !
Les deux pointeurs laser se sont concentrés exactement sur mon cœur. Je me suis figé.
Le docteur Vance a observé le petit objet de bois avec une fascination froide.
— Cette boîte ne contient pas seulement le souvenir de votre fille, Julien. Elle contient le résultat de cinq années de manipulations génétiques préventives inoculées à Clarisse sous couvert de vaccins scolaires de routine.
Les mots sont tombés sur moi comme une masse de plomb.
— Quoi...? De quoi vous parlez ? Les vaccins de l'école...?
— Vos autorités sanitaires sont très accommodantes lorsque les dons aux fondations médicales se chiffrent en dizaines de millions, continua Vance d'un ton monocorde, comme s'il s'agissait d'une simple conférence académique. Clarisse faisait partie du projet Phénix. Nous testions la synthèse d'une protéine de régénération cellulaire avancée sur un échantillon de deux cents enfants en France. Votre fille était le seul sujet chez qui la protéine s'était parfaitement intégrée au génome sans provoquer de rejet.
Ma tête tournoyait. L'air du souterrain est devenu irrespirable. Tout n'était donc que mensonge. La naissance de ma fille, sa croissance, sa maladie foudroyante... tout avait été orchestré, surveillé, quantifié par des monstres en blouse blanche depuis le premier jour.
— Et son appendicite... ? murmurai-je, les larmes de rage me brûlant les yeux.
— Une complication prévisible, admit le docteur Vance sans le moindre cillement. La protéine a provoqué une hyperplasie des tissus lymphoïdes. Le docteur Blanc avait pour mission de procéder à l'extraction de la moelle et des organes cibles lors de l'opération d'urgence. Malheureusement, son ego et son désir de garder la découverte pour son propre compte l'ont poussé à simuler un choc anaphylactique pour cacher la mort du sujet et tenter d'extorquer le restant du matériel biologique qu'il pensait caché chez vous.
— Vous êtes des démons, dis-je entre mes dents serrées. Des démons en costume.
— Nous sommes l'avenir de la médecine, Julien, répliqua-t-elle froidement. Grâce au génome de votre fille, nous sommes sur le point de commercialiser un traitement contre les pathologies neurodégénératives le plus puissant de l'histoire. Les bénéfices pour l'humanité dépassent de loin la valeur d'une seule vie humaine. Ou de deux.
Elle jeta un regard dédaigneux vers Éléonore qui commençait à émettre un gémissement faible sur son brancard. Les effets du sédatif commençaient à s'estomper très lentement, mais la jeune femme était toujours incapable de bouger.
— Qu'allez-vous faire de nous ? demandai-je.
— Vous, Julien, vous allez être transporté dans notre centre de recherche privé à Genève. Votre propre patrimoine génétique est la clé pour stabiliser les souches que nous avons prélevées sur Clarisse. Vous y passerez le reste de vos jours dans un confort relatif, mais sous une observation permanente.
— Et Éléonore ?
Le docteur Vance soupira légèrement, tirant un petit pistolet automatique de son étui de ceinture.
— Mlle Mercier a enfreint la clause de confidentialité de son contrat à l'hôpital. Elle s'est immiscée dans une affaire qui la dépassait. Elle représente un passif juridique inacceptable.
Elle a armé la culasse du pistolet avec un clac métallique d'une précision terrifiante, visant le visage d'Éléonore.
— Non ! hurlai-je en me jetant de nouveau en avant.
Mais avant que le garde ne puisse m'abattre ou que Vance n'appuie sur la détente, un fracas assourdissant a secoué toute la structure du souterrain. Des pans entiers du plafond en ciment se sont effondrés dans une nuée de poussière grise.
Des projecteurs de forte puissance ont éclairé la pièce depuis l'ouverture béante créée par l'effondrement. Des sirènes hurlaient au-dessus de nos têtes.
— Unité d'intervention de la Police Nationale ! Laissez tomber vos armes ! immédiatement ! retentit un haut-parleur d'une puissance assourdissante.
Des grenades aveuglantes ont été jetées par la brèche. Une explosion de lumière blanche et un bruit strident ont réduit à néant les capacités visuelles et auditives de chacun dans la pièce.
Je suis tombé à terre, me protégeant les yeux avec mes bras. Des coups de feu automatiques ont éclaté dans la poussière. Les gardes de Pharmagen ripostaient frénétiquement, mais la discipline et le nombre des forces d'élite de la police ont eu rapidement le dessus.
À travers la fumée et les flashs de lumière, j'ai vu la silhouette du docteur Vance tenter de s'échapper par la porte coulissante. Mais elle a été balayée au sol par deux policiers cagoulés portant le sigle du RAID sur leurs gilets pare-balles.
Un homme en uniforme de commandant s'est précipité vers moi, me saisissant par les épaules.
— Julien Delorme ? Vous êtes hors de danger ! Médecin de brigade, vite ! Sur le brancard aussi, un sujet vivant !
En basculant sur le dos sur le sol poussiéreux, je vis le sachet stérile contenant la boîte à musique de Clarisse glisser des mains du garde neutralisé et rouler sur le béton jusqu'à venir toucher ma main.
Je l'ai serrée contre ma poitrine. Je fermai les yeux. Mais alors que les brancardiers de la police s'affairaient autour de moi et d'Éléonore, un détail d'une horreur glaciale m'est apparu.
Dans la confusion de l'assaut, sur le mur de béton éclairé par les projecteurs de la police, le cadavre du Capitaine Vasseur — le faux policier que j'avais paralysé avec le pistolet pneumatique — avait disparu.
Seule une traînée de sang frais s'étirait le long du mur, s'enfonçant profondément dans l'obscurité d'un conduit de ventilation béant.






