La lumière du couloir vacillait depuis des heures, projetant des ombres désordonnées contre le papier peint jauni de mon appartement. À Lyon, le mois de novembre ne pardonne pas. Il transforme les vieilles bâtisses de la Croix-Rousse en d’immenses caisses de résonance où le vent s'engouffre avec la violence d'un regret.
Cela faisait exactement sept jours que j'avais emménagé au numéro 14 de la rue Burdeau. Sept nuits que ma vie, déjà dévastée par la perte tragique de ma fille Clarisse trois mois plus tôt, s'enfonçait un peu plus dans une insomnie morbide. Mais ce n'était pas seulement le chagrin qui m'empêchait de fermer l'œil.
C'était elle.
Chaque soir, à des heures imprévisibles, ma nouvelle voisine frappait deux fois à ma porte. Toc. Toc. Puis, elle repartait sans un mot. Au début, j'ai cru à une erreur, à une plaisanterie de mauvais goût ou aux tocqueries d'une vieille dame sénile. Mais la régularité du geste avait quelque chose de rituel, de presqu'anatomique. Deux coups secs. Pas un de plus. Pas un de moins.
Ce soir-là, la pluie de minuit fouettait les vitres avec une fureur presque vengeresse. À minuit pile, le bruit est revenu. Toc. Toc.
Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. La fatigue acumulée depuis des semaines me rendait irritable, à la frontière de la folie. J'ai attrapé le canif qui traînait sur la table basse, j'ai marché pieds nus sur le parquet glacé, et j'ai tourné la clé.
J'ai fini par ouvrir.
Elle se tenait là, droite, immobile sous l'ampoule mourante du palier. Elle s'appelait Éléonore. Elle était arrivée trois jours avant moi dans l'appartement 4B, juste en face du mien. Ses cheveux sombres, trempés par ce qui semblait être une longue errance extérieure, meublaient un visage d'une pâleur spectrale. Ses yeux creusés par des cernes violacés trahissaient une terreur si profonde qu'elle en devenait contagieuse.
Avant même que je puisse articuler le moindre mot de colère, elle a fait un pas vers moi. Le souffle court, la voix tremblante mais étrangement ferme, elle a chuchoté :
— Gardez vos rideaux fermés. Et ne me demandez jamais pourquoi.
Un frisson glacé m'a traversé la colonne vertébrale. La tension dans le couloir était si dense qu'on aurait pu la couper au couteau.
— Alors dites-moi pourquoi vous frappez, ai-je répliqué, la voix enrouée par le silence de mes nuits d'angoisse. Pourquoi venir gâcher mon sommeil tous les soirs si c'est pour me dire ça ?
À cet instant précis, le masque de glace d'Éléonore s'est brisé. Ses yeux se sont remplis de larmes retenues depuis trop longtemps. Une goutte a glissé le long de sa joue pour venir se perdre au creux de son col. Derrière ses épaules fines, la pluie ruisselait frénétiquement sur la grande vitre du couloir, reflétant la lueur blafarde du réverbère de la rue.
— Je suis désolée, Julien… murmura-t-elle dans un souffle si bas que j'ai failli ne pas l'entendre. Je ne voulais pas vous faire peur. Je vous le promets... je vais arrêter. Ça s'arrête cette nuit.
Sans attendre ma réponse, elle s'est retournée et a glissé vers sa porte. Le bruit de sa serrure qui se verrouillait a résonné comme un couperet dans le silence de l'immeuble.






