La pièce semblait avoir été vidée de tout son oxygène. Le nom du chirurgien résonnait dans ma tête comme une sentence de mort. Antoine Blanc. Pendant les trois mois qui avaient suivi la mort de Clarisse, j'avais harcelé l'hôpital, déposé des plaintes, supplié les médecins de m'expliquer comment une simple appendicite avait pu se transformer en un arrêt cardiaque irréversible chez une enfant de huit ans en parfaite santé. La réponse officielle avait toujours été la même : une réaction anaphylactique rare et imprévisible à l'anesthésique. Un choc allergique fatal. Un banal et tragique accident de la médecine moderne.
Mais à présent, le visage du chirurgien s'étalait sur la table de mon salon, éclairé par la lumière blafarde du matin lyonnais.
— Pourquoi dites-vous que c'est bien pire qu'une vengeance ? ai-je demandé, les mains tremblantes alors que je ramassais la lettre laissée par Éléonore.
Le capitaine Vasseur s'est adossé contre le buffet, les bras croisés sur sa poitrine. Son regard oscillait entre de la pitié et une méfiance professionnelle.
— Lisez le mot vous-même, Monsieur Delorme. Mais préparez-vous. Ce que votre voisine avait découvert dépasse le cadre d'un simple drame médical.
Je dépliai la feuille de papier écru. L'écriture d'Éléonore était fine, précipitée, trahissant la panique dans laquelle elle l'avait rédigée juste avant de disparaître :
« Julien, si vous lisez ceci, c'est qu'il m'a prise ou que j'ai dû fuir. Je n'ai pas le temps de tout expliquer. Le docteur Antoine Blanc n'a pas commis une erreur médicale sur Clarisse. Il n'a pas commis d'accident. Il cherche quelque chose qu'il croit que votre fille possédait, et qu'il pense que vous détenez désormais à votre insu. Il surveille l'appartement en face depuis des semaines. J'ai découvert ses moniteurs en piratant son réseau Wi-Fi. Il ne veut pas vous tuer, Julien. Il veut ce qui se trouve dans la chambre de Clarisse. Ne faites confiance à personne. Surtout pas à l'administration de l'hôpital. Le verre de votre fenêtre n'est pas votre ennemi, mais ce qui s'y reflète. Fermez tout. Gardez la lumière allumée. »
Ma respiration est devenue saccadée. Je tenais ce papier comme si c'était de la charbon ardente.
— Ce qu'il cherche ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Clarisse n'avait rien ! C'était une petite fille ! Ses affaires sont encore dans des cartons au fond de mon placard !
Le lieutenant Morel s'est approché de la fenêtre. Il a prudemment écarté le rideau de quelques centimètres en prenant soin de rester dissimulé derrière le cadre de bois.
— L'appartement d'en face, au troisième étage du numéro 11, est désert depuis ce matin, a dit Morel. Mes collègues y sont entrés il y a une heure. Le chirurgien a vidé les lieux dans la nuit. Mais nous avons trouvé les trépieds, les caméras thermique et à infrarouge braquées précisément sur votre salon et votre chambre. Antoine Blanc a disparu de l'hôpital Édouard-Herriot depuis hier soir. Il a pris un congé maladie soudain.
— Et Éléonore ? hurlai-je presque, le contrôle de mes nerfs m'échappant totalement. Où est-elle ? Si cet homme surveillait mon appartement et qu'elle savait tout... il s'en est pris à elle !
— C'est notre première hypothèse, reconnut Vasseur d'un ton glacial. Le sang retrouvé sur le paillasson du 4B appartient bien à Éléonore Mercier. Un échantillon rapide a confirmé son groupe sanguin. Il y a eu une lutte dans le couloir, probablement juste après qu'elle est rentrée chez elle la nuit où vous lui avez parlé pour la dernière fois.
L'image d'Éléonore fondante en larmes sur le palier, me promettant que « ça s'arrêterait cette nuit », m'a repassé devant les yeux avec la force d'un coup de poignard. Elle savait qu'en arrêtant de frapper à ma porte pour me réveiller, elle devenait inutile pour mon protecteur invisible, ou pire, qu'elle laissait le champ libre au prédateur. Elle s'était sacrifiée par culpabilité ou par épuisement.
— Mais qui est véritablement Éléonore ? demandai-je en me prenant la tête dans les mains. Pourquoi s'est-elle installée ici ? Pourquoi prendre de tels risques pour un inconnu ?
Vasseur sortit une autre fiche du dossier.
— Éléonore Mercier n'était pas une inconnue, Julien. Elle était infirmière anesthésiste. Et elle travaillait dans le même bloc opératoire que le docteur Antoine Blanc la nuit où votre fille est morte.
Un silence assourdissant est tombé sur la pièce. Le bruit des gouttes de pluie frappant le carreau semblait marquer les secondes d'un compte à rebours macabre. Éléonore n'était pas arrivée au numéro 14 de la rue Burdeau par hasard. Son emménagement trois jours avant le mien n'était pas une coïncidence. Elle m'avait suivi. Elle avait suivi le chirurgien.
— Elle savait ce qui s'était passé cette nuit-là, murmura Morel depuis la fenêtre. Elle n'a pas pu vivre avec ce secret.
— Si elle savait, pourquoi ne pas est allée voir la police ? dis-je, la voix étranglée par la colère. Pourquoi cette mascarade de coups à la porte ?
— Parce qu'elle n'avait pas de preuves tangibles, tranchât Vasseur. Et parce qu'elle savait que si Blanc découvrait qu'elle parlait, vous étiez mort tous les deux. Elle a tenté de vous protéger à sa manière, en vous gardant éveillé, en perturbant le protocole de Blanc. Mais maintenant que Blanc est dans la nature et qu'Éléonore a disparu, vous êtes la seule cible qui reste.
Le capitaine s'est approché de moi et a posé une lourde main sur mon épaule.
— Monsieur Delorme, nous allons vous placer sous protection judiciaire. Un véhicule va vous emmener au commissariat du 1er arrondissement. Nous allons perquisitionner l'intégralité de cet appartement et examiner les affaires de votre fille.
— Non, fis-je en me redressant brusquement, rejetant sa main. Les affaires de ma fille ne touchent à rien ! Clarisse est morte ! Laissez-la en paix !
— Julien, écoutez-moi ! rugit Vasseur. Un homme obsessionnel et dangereux gravite autour de vous. S'il cherche quelque chose qu'elle possédait, nous devons savoir de quoi il s'agit avant qu'il ne vienne le chercher lui-même avec des méthodes beaucoup plus directes que de vous observer à travers une fenêtre !
Soudain, le téléphone fixe de l'appartement — un vieil appareil accroché au mur du couloir que je n'avais même pas pris la peine de brancher sur une ligne active — s'est mis à sonner.
Un drôle de tintement métallique, strident, guttural.
Les deux policiers se sont figés instantanément. Morel a sorti son arme de service de son holstère. Vasseur a fait un signe de la main pour me dire de ne pas bouger.
Le téléphone continuait de sonner. Une... deux... trois fois.
Ce poste n'était relié à aucune prise téléphonique. La prise murale était pendante, le câble coupé net.
Pourtant, la sonnerie retentissait avec une régularité terrifiante.
— Ne touchez à rien, chuchota Vasseur en tirant lui aussi son arme.
Passant outre l'ordre du capitaine, poussé par un engourdissement morbide et une certitude glaciale, j'ai fait trois pas vers le couloir. J'ai tendu la main vers le combiné noir en bakélite. Le plastique était froid comme de la glace. Je l'ai porté à mon oreille.
Au bout du fil, le grésillement d'une ligne lointaine, suivi par une respiration lente, méthodique, presque chirurgicale. Puis, une voix d'homme, d'un calme absolu, d'une douceur monstrueuse, a résonné directement dans mon tympan :
— Bonjour, Julien. Je vois que vous avez enfin reçu la visite des forces de l'ordre. Mais il est trop tard. Éléonore m'a déjà tout raconté... avant que je ne doive la faire taire. Regardez par la vitre du couloir.






