Le murmure derrière le verre
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Le murmure derrière le verre

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Mon regard s'est braqué machinalement vers la grande vitre qui éclairait le palier de mon étage. La lumière blafarde de la matinée traversait le verre piqué par la saleté et la pluie.

— Qu'est-ce que vous voulez ? ai-je articulé, la gorge si nouée que la phrase est sortie sous forme d'un croassement.

À travers le combiné, le docteur Antoine Blanc a lâché un petit rire sec, dénué de la moindre émotion humaine.

— Ce que je veux ? Ce que j'ai commencé la nuit du 14 août dans la salle d'opération numéro 3. Vous n'avez jamais demandé à voir l'autopsie complète de Clarisse, n'est-ce pas ? Vous étiez trop terrassé par le chagrin, trop prompt à signer les documents de décharge pour vous débarrasser du corps de votre unique enfant. Si vous l'aviez faite, vous auriez compris que la mort n'était qu'un effet secondaire. Un petit dommage collatéral pour une découverte monumentale.

Le capitaine Vasseur tentait de prendre le combiné des mains pour intercepter l'appel ou localiser la ligne, mais je l'ai repoussé d'un coup de coude violent. Morel est resté prostré, braquant son pistolet vers la vitre du couloir.

— De quoi parlez-vous, espèce de monstre ? hurlai-je dans le téléphone. Qu'est-ce que vous avez fait à ma fille ?

— Clarisse portait en elle quelque chose de fascinant, Julien. Une anomalie cellulaire d'une rareté inouïe, capable de résister à la dégénérescence tissulaire sous l'effet de certains solvants. J'ai prélevé les tissus. Mais l'échantillon maître, le réceptacle original... il n'était pas dans son corps. Il était dans l'objet qu'elle tenait serré contre sa poitrine lorsqu'elle est arrivée aux urgences. Cet objet que vous avez rapporté chez vous le soir même dans son sac à dos rose.

Mon esprit est parti en vrille. Je me suis rappelé la nuit du drame. L'hôpital. La pluie déjà. Le sac à dos de Clarisse que le personnel soignant m'avait tendu dans le hall des urgences. À l'intérieur, il y avait ses affaires d'école, son pyjama... et sa petite boîte à musique en bois marqueté, celle que son grand-père lui avait offerte et dont elle ne se séparait jamais.

— La boîte à musique..., murmurai-je.

— Ah, vous comprenez enfin, dit la voix de Blanc avec un plaisir sadique. Éléonore l'avait compris elle aussi. C'est pour cela qu'elle est entrée dans votre appartement pendant que vous dormiez, la semaine dernière. Mais elle a eu peur. Elle n'a pas osé la prendre. Elle s'est contentée de vous harceler sur le palier pour empêcher mes incursions. Elle pensait pouvoir me doubler. Une pauvre fille naïve.

— Où est Éléonore ? Est-elle encore en vie ?

Un long silence a pesé sur la ligne. Puis la voix du chirurgien s'est faite plus distante, presque rêveuse.

— La vie et la mort sont des notions si relatives en médecine, Julien. Disons qu'Éléonore est actuellement dans un état de conservation optimale. Tout comme les données que je vais récupérer d'ici cinq minutes.

— Capitaine ! hurlai-je en lâchant le combiné qui est allé pendouiller au bout de son fil. Il veut la boîte à musique dans la chambre de Clarisse !

Au même instant, un bruit assourdissant d'explosion a fait trembler tout l'immeuble. La grande vitre du couloir a volé en éclats sous l'impact d'une charge pyrotechnique positionnée depuis l'extérieur. Des milliers de morceaux de verre ont fusé sur le palier comme une pluie de shrapnels translucides.

La déflagration nous a jetés au sol, Vasseur et moi. Une fumée dense, âcre et de couleur jaunâtre a commencé à s'engouffrer par l'ouverture béante de la vitre brisée.

— Gaz lacrymogène et incapacitant ! toussa Vasseur en se redressant péniblement, aveuglé, de l'huile de coude glissant sur son visage ensanglanté par les débris de verre. Morel ! Couvre la porte !

Mais le lieutenant Morel ne répondait pas. Il était étalé de tout son long sur le parquet du couloir, la gorge perforée par un long tesson de verre qui brillait sous la lueur blafarde du palier. Son sang se répandait à une vitesse effrayante, venant imbiber le papier peint jauni.

Dans la fumée jaunâtre qui envahissait l'appartement, une silhouette est apparue. Grande, svelte, vêtue d'une combinaison étanche grise et portant un masque à gaz militaire dont les deux filtres ronds ressemblaient aux yeux d'un insecte géant. L'homme tenait à la main un pistolet à injection pneumatique, du type de ceux utilisés en médecine vétérinaire.

— Vasseur, attention ! criai-je en tentant de ramper vers la chambre de Clarisse.

Un coup de feu a retenti. Vasseur a tiré en aveugle dans la fumée. La balle a ricoché sur le cadre de la porte dans un étincelle vive. Mais l'homme au masque a été plus rapide. Dans un bruit de succion d'air compressé — Pfft-t —, un projectile synthétique s'est ficelé dans le cou du capitaine.

Le policier s'est effondré sur le coup, secoué de spasmes musculaires violents avant d'immobiliser totalement ses membres, les yeux grand ouverts, conscient mais totalement paralysé.

J'étais seul. À genoux sur le parquet glacé, la gorge brûlée par la fumée toxique, je voyais l'ombre s'avancer vers moi avec une lenteur calculée. L'homme au masque s'est arrêté juste au-dessus de moi. Il s'est penché. À travers le verre des oculaires de son masque, j'ai aperçu deux yeux bleus, froids, dénués de toute humanité. Les yeux du docteur Antoine Blanc.

Il n'a pas prononcé un mot. Il a levé sa botte et m'a asséné un coup violent au niveau de la tempe.

L'obscurité m'a avalé instantanément, bercée par le bruit du vent de novembre qui s'engouffrait à travers le verre brisé du couloir.