Mes forces me abandonnaient, mais la terreur me maintenait éveillé. L'homme que j'avais pris pour un policier protecteur, cet homme qui avait écouté mes doléances dans mon appartement et feint la compassion pour la mort de ma fille, n'était qu'un prédateur d'une échelle bien plus vaste. Un courtier du marché noir de la biotechnologie.
— Vasseur... ou quel que soit votre nom..., dis-je en m'appuyant contre la table d'opération pour ne pas tomber, vous ne sortirez pas d'ici. Blanc n'était pas seul. Ses commanditaires...
— Les commanditaires de Blanc, c'est moi, tranchât l'homme avec un sourire féroce. C'est moi qui ai financé ses recherches clandestines à l'hôpital Édouard-Herriot. C'est moi qui lui ai fourni le matériel et qui ai sélectionné les sujets d'expérimentation. Dont votre chère fille. Blanc pensait travailler pour lui-même, pour sa petite gloire personnelle d'anatomiste de génie. Il n'était qu'un exécutant. Un outil interchangeable.
Sur le sol, le docteur Antoine Blanc gémissait, la main plaquée sur son épaule sanglante. Il levait des yeux remplis de haine et de terreur vers son ancien patron.
— Vasseur... vous m'aviez promis... la présidence du laboratoire à Zurich...
— Tu as laissé trop de traces, Antoine, répondit Vasseur sans même le regarder. Tu t'es laissé distraire par cette petite infirmière et par tes pulsions de voyeuriste au-dessus de la rue Burdeau. Tu es devenu un risque opérationnel.
Vasseur a levé son arme équipée d'un silencieux et a tiré une balle en pleine tête d'Antoine Blanc. Le corps du chirurgien s'est convulsé une fois avant d'immobiliser définitivement. La cervelle et le sang ont giclé sur les instruments chirurgicaux en inox.
J'ai détourné le regard, le cœur au bord des lèvres. La mort de l'homme qui avait martyrisé ma fille venait de se produire sous mes yeux, mais cela ne m'apportait aucune délivrance. Seulement la certitude que mon tour venait d'arriver.
— Et maintenant, Julien, dit Vasseur en se tournant vers moi, nous allons devoir régler votre cas. Vous en savez beaucoup trop. Mais contrairement à ce pauvre docteur, j'ai de la considération pour le matériel de qualité. Votre moelle osseuse m'intéresse toujours. Nous allons faire un petit voyage en Suisse.
— Jamais, crachai-je. Tuez-moi tout de suite.
— Ce serait un gâchis regrettable, sourit-il. Mais avant de partir, débarrassons-nous des déchets.
Il s'est dirigé vers le brancard où Éléonore reposait toujours, plongée dans son coma artificiel sous le ronronnement du respirateur. Il a levé son arme vers le front de la jeune femme.
— Non ! hurlai-je.
Sans réfléchir, poussé par un instinct de survie et une rage pure accumulée depuis la mort de Clarisse, je me suis jeté de tout mon poids contre la table d'opération en inox. La lourde table s'est renversée avec un fracas effroyable, projetant des dizaines de bistouris, de flacons de formol et de solvants acides sur les jambes de Vasseur.
L'un des flacons de verre s'est brisé sous l'impact. L'acide hautement concentré qu'il contenait s'est répandu sur le pantalon et les bottes du faux policier.
Un hurlement d'agonie s'est échappé de la gorge de Vasseur alors que l'acide traversait le tissu et commençait à rongeur sa chair jusqu'à l'os. Il a lâché son arme, portant les mains à ses jambes en se tordant de douleur.
— Salope d'acide ! hurlait-il en tombant à genoux dans la flaque chimique.
Je n'ai pas perdu une seconde. J'ai ramassé le pistolet à injection pneumatique d'Antoine Blanc qui traînait au sol. Je l'ai braqué directement sur la poitrine de Vasseur et j'ai appuyé sur la détente.
Le projectile synthétique chargé de sédatif hyper-concentré s'est fiché en plein dans le thorax de l'homme. Ses yeux se sont révulsés. Ses hurlements de douleur se sont mués en un râle étouffé alors que le puissant produit paralysait son système nerveux central. En moins de cinq secondes, Vasseur s'est effondré sur le ventre, immobile, bloqué dans son propre corps mais les yeux grands ouverts dans une terreur muette.
Je respirais avec difficulté, le corps secoué de tremblements ininterrompus. Le silence était revenu dans le souterrain, seulement troublé par le ronronnement mécanique de la machine d'Éléonore.
Je me suis traîné vers le brancard d'Éléonore. J'ai examiné les tuyaux de la machine. Je n'y connaissais rien en médecine, mais j'ai repéré le régulateur de débit de la perfusion de sédatif. J'ai fermé le robinet au maximum, espérant que son corps éliminerait progressivement le produit.
J'ai attrapé le téléphone portable de Vasseur dans la poche de son manteau et j'ai composé le 17.
— Police secours... quelle est votre urgence ? répondit une voix féminine neutre.
— Je m'appelle Julien Delorme, dis-je d'un souffle abattu. Je suis dans les souterrains sous la rue Burdeau. Il y a des morts... et des monstres. Venez vite.
Mais alors que j'attendais la confirmation de l'opératrice, un bruit d'engrenage a résonné à l'autre bout du souterrain. Une seconde porte, masquée par un pan de mur en fausse pierre, s'est lentement coulissée vers le haut.
À travers l'ouverture, une lumière blanche et crue est apparue. Et dans cette lumière, la silhouette d'une femme en costume sur mesure se tenait là, entourée de deux hommes armés jusqu'aux dents.
La femme s'est avancée sur le carrelage ensanglanté. Elle portait des lunettes à monture d'écaille et un dossier médical sous le bras. Elle a jeté un coup d'œil indifférent aux corps immobiles de Blanc et de Vasseur, puis a posé son regard sur moi.
— Bravo, Monsieur Delorme, dit-elle d'une voix parfaitement posée, sans la moindre inflexion d'étonnement. Vous avez éliminé nos deux meilleurs éléments defectueux. La direction de Pharmagen vous remercie. Mais la phase d'expérimentation sur le terrain est désormais terminée.






