Le murmure derrière le verre
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Le murmure derrière le verre

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Trois mois ont passé depuis cette nuit de terreur sous la colline de la Croix-Rousse.

Le mois de février apportait sur Lyon un froid sec et cristallin. Le soleil d'hiver, radieux et pâle, illuminait les façades de la Presqu'île et faisait scintiller les eaux froides du Rhône.

La rue Burdeau était redevenue paisible. Le numéro 14 avait été entièrement réhabilité par le propriétaire. L'appartement du 4B et le mien avaient été rénovés, le papier peint jauni remplacé par une peinture blanche lumineuse, la grande vitre du palier remplacée par un double vitrage moderne et impeccable.

Mais je n'y habitais plus.

J'avais emménagé dans un petit chalet en bois sur les hauteurs des monts du Lyonnais, au milieu des sapins et du silence de la nature. Un endroit où les seules fenêtres donnaient sur des vallées enneigées et où le vent n'apportait plus que le chant des oiseaux.

Le procès de Pharmagen s'était ouvert à Paris au début du mois. Grâce aux preuves irréfutables inscrites par Clarisse sur le mur de sa chambre, conservées par les photographies de la police scientifique avant l'incendie, et grâce à l'échantillon biologique restitué par Éléonore, le laboratoire avait été condamné à des amendes record et à la dissolution immédiate de sa branche de recherche clandestine. Le docteur Hélène Vance purgeait une peine de réclusion criminelle à perpétuité.

Quant à Vasseur, son corps avait été extrait des décombres des arêtes de poisson trois semaines après l'effondrement. L'expertise médico-légale avait confirmé sa mort par asphyxie sous des tonnes de briques. Le monstre était bel et bien enterré.

Ce samedi-là, la porte de mon chalet a retenti de deux coups légers.

Toc. Toc.

Ce n'était plus le choc sec et terrifiant des nuits d'insomnie de la rue Burdeau. C'était un frappé doux, hésitant, empreint d'une grande tendresse.

Je suis allé ouvrir.

Éléonore se tenait sur le palier de bois. Elle portait un grand manteau de laine beige et une écharpe rouge qui rehaussait la couleur retrouvée de ses joues. Ses cheveux sombres étaient attachés en une queue-de-cheval simple, et ses yeux ne portaient plus aucune trace des cernes violacés du passé.

Elle me sourit. Un vrai sourire, chaud et sincère.

— Bonjour, Julien.

— Bonjour, Éléonore. Entrez, je vous en prie.

Elle est entrée dans le salon baigné de lumière naturelle. Sur la grande table en chêne, la boîte à musique de Clarisse avait été restaurée par un artisan d'art. Le bois marqueté était de nouveau lisse et brillant, les rouages de cuivre remis à neuf.

Éléonore s'est approchée de la table. Elle a posé ses doigts sur le couvercle de la boîte avec un respect infini.

— Elle est magnifique, dit-elle doucement.

— Elle a retrouvé sa voix, répondis-je en m'approchant d'elle. L'artisan a réussi à conserver la mélodie originale.

— Le lieutenant Morel est sorti de rééducation hier, reprise-t-elle en se tournant vers moi. Il reprend son service à la PJ de Lyon le mois prochain. Il m'a demandé de vous transmettre ses amitiés les plus sincères.

— C'est un homme courageux. Sans lui et sans vous, Éléonore, je ne serais pas ici aujourd'hui.

Elle baissa la tête, un brin de pudeur traversant son regard.

— Nous nous sommes sauvés mutuellement, Julien. C'est ce que font les gens qui ont traversé la nuit ensemble.

Je suis allé vers la fenêtre du salon. Une grande baie vitrée sans rideaux, donnant sur l'immensité du paysage enneigé. La lumière du soleil d'hiver traversait le verre avec une pureté absolue.

— Vous n'avez plus peur de la vitre ? me demanda-t-elle en me rejoignant au bord de la fenêtre.

— Non, dis-je en observant le reflet de nos deux silhouettes côte à côte dans le verre transparent. Pendant des mois, j'ai cru que le verre était un ennemi, une frontière fragile entre la sécurité et la terreur. J'ai cru que ce qui se tenait de l'autre côté voulait me détruire. Mais j'ai compris que le verre ne fait que refléter ce que nous portons en nous.

J'ai tendu la main vers la boîte à musique et j'ai tourné la petite clé en cuivre au dos du socle.

Les rouages se sont mis en mouvement. Une mélodie douce, cristalline, d'une légèreté presque féerique, s'est élevée dans le silence du chalet. C'était la berceuse que je chantais à Clarisse chaque soir avant qu'elle ne s'endorme.

Éléonore a posé doucement sa hand sur la mienne. Nos doigts se sont croisés sur le bois précieux de la boîte.

Dehors, une légère brise d'hiver faisait s'envoler de petits flocons de neige scintillants sous le soleil. Le murmure derrière le verre n'était plus un cri d'angoisse ni une menace venue des ténèbres. C'était le souffle de la vie qui reprenait son cours, le chant des souvenirs devenus apaisés, et la promesse d'une aube nouvelle où la lumière ne s'éteindrait plus jamais.