Dans ce dixième de seconde où la lame de métal étincelait sous les reflets de l'incendie qui ravageait la chambre de ma fille, le temps sembla s'arrêter. L'air brûlant qui m'entourait n'était plus seulement empli de fumée toxique, mais des souvenirs accumulés au cours des trois derniers mois de ma vie détruite. La vision de Clarisse sur son lit d'hôpital, le tapotement rituel d'Éléonore à ma porte, le mensonge des médecins, le regard froid du docteur Blanc.
Je n'étais plus le père éploré et passif qui attendait la mort dans l'ombre de ses regrets.
Au lieu de reculer ou de tenter de parer le coup, j'ai projeté ma tête en avant de toutes mes forces. Mon front a heurté le nez de Vasseur dans un craquement d'os effroyable. Le choc a été si violent que l'homme a lâché prise un quart de seconde, déstabilisé par la douleur et la désorientation.
J'ai attrapé la boîte à musique de Clarisse, que j'avais glissée dans la poche intérieure de ma veste avant l'assaut, et je l'ai abattue de toute ma masse sur le visage défiguré du monstre.
Le bois précieux de la boîte s'est fendu sous l'impact, libérant un petit pignon de cuivre qui est allé se ficher directement dans l'œil droit de Vasseur.
L'homme a poussé un hurlement inhabituel, non plus d'arrogance ou de haine, mais une véritable plainte d'agressivité animale brisée. Il a porté ses mains à son visage ensanglanté, chancelant en arrière sur le parquet incandescent.
— C'est pour Clarisse, dis-je dans un souffle.
Je me suis laissé basculer la tête la première dans la trappe du conduit d'aération en cuivre.
La chute dans le tuyau obscur a été vertigineuse. Je glissais sur du métal lisse couvert de poussière de suie centenaire, accélérant à chaque mètre dans une descente quasi verticale au cœur des fondations de l'immeuble. La chaleur de l'incendie au-dessus de ma tête diminuait à mesure que je m'enfonçais dans les entrailles de la Croix-Rousse.
Au bout de dix secondes d'une glissade effrénée, mon corps a été projeté hors du conduit pour atterrir lourdement sur un tas de sacs de sable et de vieux matelas entreposés dans une cave voûtée.
— Julien ! criait la voix d'Éléonore dans la pénombre.
Elle était là, accroupie à côté du lieutenant de police qui s'était évanoui sous le choc et la perte de sang. La cave était éclairée par une simple ampoule suspendue à un fil, diffusant une lumière jaune pâle sur les murs de pierre de taille.
Je me suis redressé péniblement, crachant de la suie noire. Je vérifiai la poche de ma veste : la boîte à musique était brisée en deux, mais l'échantillon biologique scellé dans la résine transparente était intact.
— Le policier est vivant ? demandai-je en m'approchant d'elle.
— Son pouls est faible, mais la balle n'a pas touché d'artère majeure, répondit Éléonore en comprimant la plaie à l'aide de sa blouse d'hôpital déchirée. Nous sommes sous le niveau de la rue. Ces conduits étaient utilisés par les tisseurs de soie pour faire circuler l'air sec dans les ateliers souterrains.
Au-dessus de nos têtes, les sirènes des sapeurs-pompiers de Lyon commençaient à résonner dans la rue Burdeau, accompagnées par le crépitement étouffé du brasier qui dévorait le quatrième étage.
— Vasseur est toujours là-haut ? demanda Éléonore en levant des yeux inquiets vers le plafond de pierre.
— S'il n'a pas été consumé par le feu dans la minute qui a suivi mon départ, il est coincé au milieu des flammes, dis-je en me massant le front ensanglanté. Mais nous ne pouvons pas rester ici. La fumée va descendre par les conduits dans quelques minutes.
— Par où sort-on ?
Je désignai le fond de la cave voûtée. Une arche de pierre, fermée par une grille en fer forgé cadenassée, s'enfonçait dans les ténèbres.
— C'est le réseau des « arêtes de poisson », dis-je. L'un des plus anciens réseaux de galeries souterraines de Lyon. Il serpente sous toute la colline de la Croix-Rousse jusqu'aux berges du Rhône. Clarisse avait trouvé une carte de ce réseau dans un livre d'histoire locale qu'elle lisait avant de tomber malade.
Éléonore s'est approchée de la grille. Le cadenas était rouillé par l'humidité ambiante. J'ai ramassé une lourde barre à mine en fer qui gisait parmi les outils de maçonnerie abandonnés dans un coin de la cave.
En faisant levier de toutes mes forces contre l'anneau du cadenas, le métal fragilisé par le temps a fini par céder dans un claquement sec.
La grille s'est ouverte en grincant, révélant un tunnel parfait aux parois bordées de briques rouges, s'étirant à perte de vue dans une obscurité totale. L'air qui s'en échappait était frais, pur, empreint d'une légère odeur de terre mouillée et de rivière.
— Nous devons porter le lieutenant, dis-je en attrapant le policier sous les bras.
Éléonore a pris ses jambes. Ensemble, nous nous sommes engagés dans les ténèbres des arêtes de poisson, laissant derrière nous la rue Burdeau, le sang, et les flammes du numéro 14.
Mais alors que nous faisions nos premiers pas dans le tunnel, un son lointain a résonné à l'entrée de la cave que nous venions de quitter.
Un bruit de pas lourds, traînants, accompagnés par le raclement métallique d'un scalpel frotté contre la pierre de taille des murs.
Toc... Toc...
Deux coups. Puis le silence.






