Le sang s'est glacé dans mes veines. Ce n'était pas un souvenir. Ce n'était pas un hallucination provoquée par la suie et la fatigue. Quelqu'un venait de frapper deux fois contre le cadre en fer de la grille à l'entrée du tunnel.
— Il n'est pas mort..., chuchota Éléonore, son visage devenant plus blanc que sa blouse d'hôpital. Julien... il est increvable.
— Avancez ! dis-je en accélérant le pas malgré le poids du policier inconscient que nous transportions à deux. Ne regardez pas en arrière !
Le tunnel des arêtes de poisson s'enfonçait en une pente douce sous les entrailles de la colline. La galerie mesure environ deux mètres de haut sur un mètre cinquante de large, construite avec un alignement de briques d'une régularité troublante. Tous les cinquante mètres, des transversales perpendiculaires coupaient le couloir principal, formant une ossature semblable au squelette d'un poisson géant enfoui sous la ville.
Sans autre éclairage que la fonction torche du vieux téléphone portable du lieutenant que j'avais récupéré dans sa poche, nous progressions dans ce labyrinthe souterrain. Le faisceau blanc balayait les parois humides où ruisselaient de petites gouttes d'eau claire.
Derrière nous, à une distance impossible à évaluer en raison de l'écho étouffé des galeries, le bruit du scalpel raclant la brique se rapprochait inexorablement.
Scratch... scratch... scratch...
Vasseur ne courait pas. Il ne le pouvait plus. Ses poumons devaient être détruits par le feu et le sédatif, ses jambes rongées par l'acide. Mais il avançait avec la ténacité d'un parasite qui refuse de lâcher son hôte avant de l'avoir vidé de sa substance.
— On ne pourra pas aller jusqu'au Rhône en portant le lieutenant, haleta Éléonore, sa respiration devenant siffllante. Il perd trop de sang. Si nous ne stoppons pas l'hémorragie dans les dix minutes, il sera mort.
Nous nous sommes arrêtés à l'intersection de la septième arête de pierre. J'ai allongé le lieutenant Morel sur le sol de briques fraîches. À la lueur du téléphone, la blessure à son épaule semblait effrayante : la balle avait perforé la chair de part en part, et le sang continuait de s'écouler à un rythme régulier.
— Prenez mon maillot de corps, dis-je en retirant précipitamment ma veste et mon haut. Faites un pansement compressif. Serré au maximum.
Pendant qu'Éléonore s'affairait avec une habileté d'infirmière remarquable malgré les conditions extrêmes, j'ai examiné la structure de la galerie transversale.
Au-dessus de nos têtes, le voûtement de briques présentait une fissure importante où s'engouffrait une racine d'arbre centenaire venue de la surface. Des morceaux de mortier tombaient régulièrement au sol.
— Éléonore, dis-je en posant la main sur son épaule. Ce tunnel est instable. Si on provoque une déflagration ou un choc mécanique suffisant à cet endroit, toute la voûte de cette arête s'effondre.
— On n'a pas d'explosifs, Julien, répliqua-t-elle en serrant le nœud du pansement sur l'épaule du policier.
— Mais nous avons ceci, répondis-je en tirant de ma poche le téléphone portable du lieutenant. La batterie est au lithium. Si je perce la batterie avec la pointe de la barre à mine tout en la mettant en court-circuit avec les câbles de la torche... elle va défaire une réaction thermique violente en moins de trois secondes. Une étincelle dans ce conduit rempli de gaz de poche souterrain...
— C'est du suicide ! s'écria-t-elle. Vous allez vous faire sauter avec lui !
— Vous allez continuer tout droit avec le lieutenant, dis-je d'un tone sans réplique. À trois cents mètres d'ici, l'arête principale rejoint le grand collecteur d'eau qui sort près du parc de la Tête d'Or. Il y a une échelle de secours qui monte vers la surface. Vous y serez en sécurité.
— Je ne vous laisserai pas, Julien !, dit Éléonore, les yeux embrasés par une détermination sauvage. J'ai commencé cette histoire en frappant à votre porte pour vous sauver la vie. Je ne vais pas vous abandonner dans un trou de rat sous la Croix-Rousse !
— Vous devez vivre, Éléonore, dis-je en lui tendant le morceau de résine contenant le patrimoine génétique de Clarisse. Prenez ça. Donnez-le à des scientifiques honnêtes. Faites en sorte que la mort de ma fille serve réellement à guérir des gens, pas à enrichir des monstres comme Vance et Vasseur. C'est le seul moyen pour moi de retrouver la paix.
Elle a serré le petit bloc de résine dans sa main. Ses lèvres tremblaient, mais elle a compris qu'il n'y avait plus de place pour les discussions.
Le bruit du scalpel sur la brique venait de franchir l'intersection précédente.
Scratch... scratch...
— Allez-y ! N'attendez pas ! dis-je en la poussant vers la suite du tunnel.
Éléonore a attrapé le lieutenant sous les bras, trouvant des forces insoupçonnées dans son désespoir, et s'est enfoncée dans l'obscurité en le traînant sur les briques.
Je suis resté seul à l'intersection. J'ai posé le téléphone portable sur le sol, juste sous la zone la plus fragile de la voûte. J'ai levé la lourde barre à mine au-dessus de ma tête, le métal froid entre mes paumes calleuses.
Dans le faisceau mourant de l'écran du téléphone, une ombre s'est dessinée au tournant du tunnel.
Ce n'était plus un homme. C'était une apparition de cauchemar. Vasseur avançait à quatre pattes, son corps à moitié calciné rampant sur les briques fraîches. Son visage n'était plus qu'une plaie béante où brillait son unique œil restant, rempli d'une démence absolue. Il tenait le scalpel entre ses dents sanglantes.
Il s'est arrêté à trois mètres de moi. Il a levé la tête, poussant un râle qui ressemblait à un rire sardonique.
— Julien... murmura-t-il, la voix venant du fond de ses poumons calcinés. On meurt... ensemble...
— Non, Vasseur, répondis-je d'une voix calme, dénuée de toute peur. Tu mourras seul. Moi, je vais retrouver Clarisse.
J'ai abattu la barre à mine de toutes mes forces sur la batterie du téléphone portable.






