Le sang d'Hélène ne fit qu'un tour. « Arthur, si vous touchez à un seul cheveu de Gilles, je jure devant Dieu que j'envoie ces documents directement au procureur de la République ! »
« Faites cela », répondit Arthur d'une voix calme, presque détachée. « Et le temps que la police comprenne la situation et dépêche une équipe, le chantier sera terminé, le terrain sera sécurisé par une ordonnance d'urgence pour danger d'affaissement public, et Monsieur Gilles subira les conséquences d'un arrêt cardiaque malencontreux causé par le stress. Arrivez seule, Hélène. Et apportez la sacoche. »
La ligne coupa.
Hélène resta pétrifiée un instant au milieu du hall de la gare. Sa respiration était saccadée. Elle tenait entre ses mains la preuve ultime qui pouvait faire tomber la dynastie Mercier, mais la vie de son vieux voisin était directement menacée.
Elle ravala sa peur, remit précieusement les documents et la cassette dans la sacoche, et s'élança vers sa voiture. Pendant le trajet du retour, son esprit tourna à plein régime. Arthur pensait avoir tous les atouts en main parce qu'il croyait qu'une femme de soixante ans céderait sous la panique. Mais Arthur ignorait une chose : avant de prendre sa retraite dans le calme des Aubépines, Hélène avait travaillé pendant trente ans comme greffière au tribunal de grande instance. Elle connaissait les procédures, les hommes de loi, et surtout, elle savait comment fonctionnaient les manipulateurs.
Pendant qu'elle conduisait d'une main, elle utilisa le kit mains-libres de son véhicule pour passer deux appels cruciaux. Le premier fut pour un ancien collègue du parquet, aujourd'hui substitut du procureur. Le second fut pour la gendarmerie locale, signalant un accident industriel imminent impliquant des déchets dangereux sur une zone résidentielle.
Dix minutes plus tard, la citadine d'Hélène pilla devant le lotissement des Aubépines.
Le spectacle était chaotique. Deux camions-toupies de béton étaient garés le long du trottoir, leurs moteurs tournant dans un vacarme assourdissant. L'excavatrice avait déjà éventré une large portion de la magnifique pelouse, laissant apparaître une fosse sombre et informe d'où s'échappait une odeur âcre de terre humide et de solvants chimiques.
Gilles était assis sur les marches de son perron, gardé à vue par un ouvrier au bras colossal qui l'empêchait de se lever. Le vieil homme semblait pâle, mais Hélène vit avec un immense soulagement qu'il respirait normalement. Arthur s'était servi de la peur pour la faire revenir.
Arthur se tenait au bord de la fosse, un casque de chantier sur la tête, supervisant le positionnement du bras d'injection de béton.
Quand il vit Hélène s'avancer, la sacoche de cuir en main, il fit un signe du bras pour interrompre le bruit de la pompe.
« Vous êtes raisonnable, Hélène », dit Arthur en s'avançant vers elle, tendant une main gantée. « Donnez-moi ça. On règle cette affaire à l'amiable. Je vous signerai une renonciation de poursuites pour vos accusations calomnieuses et vous pourrez retrouver votre vie tranquille. »
Hélène s'arrêta à trois mètres de la fosse. Elle regarda l'ouvertur beante dans la terre. On y apercevait des futs métalliques rouillés, crevés par le temps, rejetant une substance verdâtre vitrifiée.
« Votre père n'a pas seulement caché des futs toxiques, Arthur », dit-elle en élevant la voix pour que les ouvriers autour puissent l'entendre. « Il a piégé Élodie quand elle l'a découvert. C'est ici qu'il l'a poussée cette nuit-là, n'est-ce pas ? Il a profité de l'affaissement du sol pour dissimuler son corps au milieu des déchets ! »
Les ouvriers se regardèrent, soudain mal à l'aise. L'un d'eux arrêta le moteur de la pompe à béton.
« Ce sont des divagations ! » rugit Arthur, son visage s'affaissant sous la colère. « Donnez-moi cette sacoche immédiatement ! »
Arthur bondit vers elle pour lui arracher le sac des mains. Hélène fit un pas en arrière, mais son pied glissa sur l'herbe humide au bord de la tranchée excavation. Elle perdit l'équilibre et bascula en arrière vers l'abîme sombre de la fosse.






