Le cri de la terre résonna à travers tout le lotissement des Aubépines. Le géologue n'eut pas besoin de répéter son avertissement : une longue fissure sinueuse venait de se dessiner sur le bitume de la rue, s'étendant depuis la fosse centrale vers la façade de la maison de Gilles, puis bifurquant vers le sous-sol du pavillon d'Hélène.
« Évacuation immédiate de tout le périmètre ! » hurla le capitaine de gendarmerie dans son mégaphone. « Éloignez-vous des structures ! »
La panique s'empara des quelques voisins rassemblés sur les trottoirs. Les gendarmes poussèrent Hélène et Gilles vers la fin de la rue, au-delà du cordon de sécurité hastily mis en place.
Hélène se retourna pour regarder son pavillon. C'était la maison où elle avait élevé ses enfants, où elle avait rangé ses souvenirs de famille pendant plus de trente ans. Sous ses yeux impuissants, le sol s'affaissa brusquement de près de cinquante centimètres. La véranda de Gilles se sépara du corps principal de sa maison dans un fracas de verre brisé et de bois craquant.
Gilles détourna le regard, serrant la main d'Hélène de toutes ses forces. « Qu'il prenne tout », murmura le vieil homme, les yeux embrumés. « Que ce terrain engloutisse toutes ces années de mensonges. C'est la seule façon pour Élodie de retrouver enfin la paix. »
La terre continuait de se dérober. L'ancien aven, violé par les produits toxiques et compressé par le béton d'Arthur, s'effondrait sur lui-même, emportant dans son gouffre la fameuse bande de quatre mètres de pelouse qui avait été le théâtre de tant de duperies. Le processus semblait inarrêtable, absorbant le faux paysage parfait que les Mercier avaient construit pour masquer leur forfait.
Au bout d'une heure d'un spectacle désolant mais purificateur, le glissement de terrain se stabilisa enfin. La pelouse impeccablement tondue avait disparu, remplacée par un cratère impressionnant exposant la roche mise à nu et les restes du réseau de cavités.
Au milieu de la matinée, une équipe spécialisée de la sécurité civile et des experts scientifiques de la police judiciaire arrivèrent sur les lieux avec des équipements lourds pour sécuriser le gouffre et procéder à l'exhumation légale de la dépouille d'Élodie avec tout le respect dû à la victime.
Hélène et Gilles furent installés dans le camion de commandement de la gendarmerie pour être examinés par un médecin et déposer leurs premières déclarations officielles.
Le substitut du procureur vint les rejoindre avec une tasse de café chaud.
« Les experts ont confirmé ce que contenait le registre d'Élodie », déclara le magistrat d'une voix douce. « La société Mercier avait dissimulé plus de cinquante tonnes de solvants dangereux dans cet aven à la fin des années 80. L'arrestation d'Arthur Mercier n'est que le début. Les saisies conservatoires ont déjà été ordonnées sur tous les avoirs de la famille, et les poursuites viseront également les complices au sein de la municipalité de l'époque. »
Hélène prit une gorgée de café, sentant la chaleur revenir lentement dans son corps meurtri. « Et nos maisons ? »
Le magistrat eut une expression désolée. « Vos habitations sont très endommagées sur le plan structurel. Elles seront classées en zone péril imminente et devront probablement être démolies. Mais la société d'assurance garantie par l'État et les fonds saisis sur le patrimoine Mercier couvriront l'intégralité de vos préjudices. Vous serez relogés et indemnisés jusqu'au dernier centime. »
Gilles hocha la tête, un fin sourire de résignation sur ses lèvres ridées. « La maison n'était qu'une enveloppe de pierres, Monsieur le Procureur. Ce qui comptait, c'était ce que nous portions dans nos consciences. Aujourd'hui, je peux enfin regarder le ciel sans ressentir ce poids terrible sur ma poitrine. »
Mais alors que les enquêteurs commençaient à remonter les éléments de preuve du fond du cratère, l'un des scientifiques s'approcha du camion de commandement, tenant entre ses mains gantées un petit coffret métallique rouillé qu'il venait de découper dans la structure cachée sous le vélo d'Élodie.
« Madame Hélène », dit le scientifique. « Ceci était scellé sous le sac de la victime. Son nom y est gravé, mais il y a un deuxième nom en dessous : le vôtre. »






