« Gabriel, non ! » hurla Gilles en jaillissant du véhicule de gendarmerie avant que quiconque ne puisse le retenir.
Le vieil homme courut à travers les herbes hautes, bravant le danger, jusqu'à s'arrêter à cinq mètres de l'archiviste instable au bord du vide. Hélène le suivit de près, les gendarmes maintenant un périmètre d'urgence autour d'eux.
Gabriel se retourna, le vent de la falaise faisant battre les pans de son manteau sombre. Ses yeux, d'ordinaire si ternes derrière ses verres, brillaient d'une folie furieuse.
« Tu n'as jamais rien compris, Gilles ! » cracha Gabriel. « Tu étais tellement occupé à tondre ton herbe et à pleurer ta chère Élodie que tu n'as jamais vu ce qui se passait sous tes yeux ! Élodie avait découvert mon compte secret au Luxembourg. Elle allait détruire ma carrière, ma vie, mes projets pour la région ! »
« C'est vous... » dit Hélène d'une voix tremblante d'indignation. « Ce n'était pas le père d'Arthur cette nuit-là au moulin. C'était vous ! »
Gabriel laissa échapper un rire strident qui résonna dans le vallon. « Le père d'Arthur n'était qu'un poltron cupide ! Il a accepté de financer le camouflage et de fournir les camions de déchets pour boucher la cavité parce qu'il avait peur de perdre ses permis de construire. Mais c'est moi qui ai poussé Élodie cette nuit-là quand elle a refusé mon offre de partage des bénéfices ! C'est moi qui ai ordonné à Arthur de récupérer la parcelle cette semaine parce que je savais que l'État allait procéder à des numérisations satellites du sous-sol ! »
Ces aveux complets, prononcés en présence du substitut du procureur et enregistrés par les microphones des équipes d'intervention, scellèrent définitivement le sort de tous les conspirateurs.
« C'est fini, Gabriel », dit Gilles doucement, faisant un pas lent vers lui, la main tendue. « Il n'y a plus de secrets. Élodie a gagné. La vérité est sortie de terre. Ne rajoutez pas un autre drame à cette histoire tragique. Venez. Rendons justice à sa mémoire. »
Gabriel regarda la main tendue de Gilles, cet homme qu'il avait trompé et manipulé pendant quinze ans en lui faisant croire à la simple disparition accidentelle de son épouse. Un tremblement agitât les épaules du vieil archiviste. La folie dans son regard laissa place à une immense déchéance morale.
Il effleura la main de Gilles, renonçant au saut fatal.
Les gendarmes s'avancèrent immédiatement et lui passèrent les menottes sans violence. Les valises remplies de preuves et de fonds illicites furent saisies sur-le-champ.
Alors que Gabriel était emmené vers les véhicules, Hélène s'avança vers la porte du vieux moulin. Elle sortit la petite clé d'argent que lui avait léguée Élodie et l'inséra dans la serrure de la porte intérieure de l'atelier.
Le barillet tourna sans effort.
À l'intérieur de la pièce baignée par la lumière du soleil qui perçait enfin à travers les nuages, un magnifique portrait à l'huile reposait sur un chevalet. C'était un tableau qu'Élodie avait peint juste avant sa mort. Il représentait le quartier des Aubépines tel qu'elle l'avait rêvé : non pas une jungle d'asphalte et de cupidité, mais un vaste parc verdoyant où les enfants jouaient en toute sécurité sous de grands arbres centenaires.
Au bas de la toile, une inscription au pinceau disait : « La terre appartient à ceux qui la protègent. »
Hélène et Gilles contemplèrent le tableau en silence, les mains enlacées, sentant une paix profonde descendre enfin sur leurs cœurs éprouvés.






