La Terre qu’on ne peut oublier
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La Terre qu’on ne peut oublier

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L’urgence de la situation fit monter en Hélène une vague d'énergie pure. Elle s'habilla en toute hâte, attrapa son sac à main contenant la clé de la consigne et se précipita au rez-de-chaussée. Sur le pas de sa porte, elle croisa Gilles qui venait de sortir en pyjama et manteau de laine, le visage décomposé par la panique face au monstre d'acier qui approchait.

« Hélène ! Ils vont tout détruire ! » s'écria le vieil homme.

« Gilles, écoutez-moi ! » dit Hélène en le saisissant par les bras pour capter son regard. « Vous devez rester ici. Mettez votre voiture en travers de l'allée pour bloquer l'accès à la pelouse. Interpellez les voisins, faites du bruit, appelez la police s'il le faut ! Il faut gagner du temps ! »

« Et vous, où allez-vous ? »

« Je vais à la gare centrale. C'est notre seule chance de trouver les preuves irréfutables avant qu'ils ne recouvrent tout d'une couche de béton. »

Sans attendre la réponse de Gilles, Hélène courut vers sa petite citadine garée le long du trottoir opposé, démarra en trombe et s'éloigna du quartier des Aubépines juste au moment où l'excavatrice bifurquait sur la pelouse. Dans son rétroviseur, elle vit Gilles se poster courageusement au milieu du chemin, les bras écartés face au géant de fer.

La route vers la gare centrale sembla interminable. La ville s'éveillait à peine sous une brume matinale poisseuse. Chaque feu rouge était une torture pour les nerfs d'Hélène. Ses mains serraient le volant à s'en blanchir les articulations. Elle savait que Gilles ne pourrais pas retenir une entreprise de terrassement très longtemps.

Arrivée à la gare, Hélène gara sa voiture n'importe comment sur un emplacement réservé aux taxis et s'engouffra sous la grande verrière de l'hall principal. La gare était presque déserte à cette heure matinale, baignée par une lumière blafarde.

Elle repéra rapidement le secteur des anciennes consignes automatiques, situé dans un couloir latéral près des guichets de bagages abandonnés. La rangée de casiers en métal peints en vert sombre semblait sortir d'une autre époque.

Hélène chercha le casier numéro 114. Il se trouvait tout en bas, près du sol, couvert d'une fine pellicule de poussière d'acier.

Les mains tremblantes, elle inséra la clé rouillée dans la serrure. La clé opposa une résistance. Le mécanisme était grippé par les décennies d'inactivité. Hélène força doucement, priant pour que le métal ne cède pas dans le barillet. Un déclic sec retentit enfin.

Elle tira le portillon d'acier.

À l'intérieur du casier ne se trouvait pas un simple dossier, mais une sacoche en cuir brun, parfaitement conservée, portant les initiales É.L..

Hélène sortit la sacoche, s'assit sur un banc de bois voisin et ouvrit le fermoir de cuivre.

À l'intérieur se trouvaient un carnet de notes manuscrit, des relevés topographiques originaux certifiés par le ministère de l'Équipement datant de 1999, et une cassette audio miniature.

Hélène ouvrit le carnet de notes. La première page portait ces mots écrits d'une main alerte : « Si vous lisez ceci, c'est que la cupidité de la famille Mercier a eu raison de moi. » Mercier était le nom de famille d'Arthur et de son père.

En feuilletant rapidement les pages, Hélène découvrit la sinistre réalité : le père d'Arthur n'avait pas seulement fait chanter Élodie. Il avait mis en place un système de détournement de fonds publics colossal lié à l'aménagement des sols du quartier. La faille sous la pelouse était le résultat de travaux de creusement illégaux menés dans les années 80 pour enfouir des déchets industriels toxiques fournis par une usine locale.

Élodie avait découvert ce déversement illégal juste sous la parcelle qui allait devenir la pelouse d'Hélène. C'était pour cette raison que la terre s'affaissait, et c'était pour cette raison que les Mercier voulaient à tout prix contrôler cette bande de terrain pour éviter une enquête environnementale majeure qui détruirait leur empire immobilier et les enverrait en prison pour de longues années.

Soudain, le téléphone d'Hélène vibra violemment dans son sac. C'était le numéro de Gilles.

Elle décrocha immédiatement. « Gilles ? J'ai les documents ! J'ai tout ! »

Au lieu de la voix de Gilles, ce fut la voix glaciale d'Arthur qui résonna dans le haut-parleur.

« Félicitations, Madame Hélène. Mais j'ai bien peur que vos papiers ne vous soient plus d'aucune utilité. Monsieur Gilles a eu un petit... malaise en essayant de s'opposer à mes ouvriers. Il est actuellement bloqué chez lui, et nous commençons le creusement. Vous avez trente minutes pour revenir ici et me remettre la sacoche, sinon la pelouse — et tout ce qui se trouve en dessous — sera définitivement scellée sous trois mètres de mortier rapide. »