La pièce s'est mise à tanguer. Le sol semblait se dérober sous mes pieds nus tandis que je fixais l'écran de mon téléphone. La photo était nette, prise dans une pièce sombre, éclairée seulement par la lueur blafarde d'un néon portatif. Le petit bonnet rose que j'avais acheté avec tant d'amour avant la naissance était clairement visible sur la tête du bébé. C'était bien ma fille. Mon sang.
Comment un inconnu avait-il pu s'emparer de mon enfant alors que je me trouvais à peine à quelques mètres de la pouponnière ? La clinique Sainte-Marguerite, réputée pour sa sécurité de pointe et ses badges électroniques obligatoires, était-elle devenue une passoire ? Ou pire... y avait-il une complicité au sein même du personnel médical ? L'attitude de l'infirmière en chef revenait en boucle dans mon esprit comme un disque rayé. « Il n'y a eu aucune femme dans l'ascenseur... Les caméras n'ont enregistré que vous. » C'était impossible ! J'avais senti le parfum entêtant de la peur de cette femme, j'avais vu ses larmes brûler sa joue, j'avais entendu sa voix brisée.
Mes mains tremblaient tellement que j'ai failli lâcher l'appareil. Je devais appeler la police immédiatement. J'ai composé le 17 d'un doigt incertain, mais avant même que la sonnerie ne retentisse, la porte de la chambre s'est ouverte brusquement.
Thomas est entré, un immense bouquet de roses blanches dans les bras, le visage illuminé par un sourire radieux qui contrastait violemment avec l'horreur de ma réalité.
— Mon amour ! Enfin ! a-t-il lancé en posant les fleurs sur le fauteuil pour venir m'envelopper dans ses bras.
Mais à l'instant précis où il m'a serrée contre lui, j'ai senti mon corps se raidir. Son odeur habituelle – ce mélange de cèdre et de café matinal – était là, mais quelque chose dans sa posture, dans la tension de ses épaules, m'a glacée d'effroi. Il n'était pas essoufflé. Pourtant, il venait de traverser tout Paris aux heures de pointe. Ses chaussures étaient parfaitement propres, alors qu'il pleuvait des cordes dehors. Et surtout... ses yeux fuyaient les miens.
— Tu... tu as vu la petite ? a-t-il murmuré en s'approchant du berceau, penchant sa tête au-dessus du bébé aux yeux bridés par le sommeil. Elle est magnifique, n'est-ce pas ? On dirait tes yeux, Chloé.
Mon souffle s'est bloqué dans ma gorge. Il avait prononcé ces mots avec une aisance terrifiante. Il regardait un bébé qui ne portait pas mon nom, un bébé qui appartenait à l'inconnue de l'ascenseur, et il semblait trouver tout cela parfaitement normal !
— Thomas... ai-je haleté, la gorge nouée. Regarde bien le berceau. Regarde le nom.
Il a froncé les sourcils, a jeté un coup d'œil distrait à la fiche, puis a haussé les épaules avec un petit rire nerveux.
— Oh, une erreur administrative de l'hôpital, ça arrive tous les jours. Les infirmières sont débordées. Je vais aller régler ça en bas tout à l'heure. Pourquoi tu paniques comme ça ? Tu es toute pâle, ma chérie. Tu te fais des films.
Une panique glacée m'a transpercée de part en part. Thomas n'était pas surpris. Il n'était pas en colère. Il minimisait la situation avec un calme qui n'était pas le sien. Lui, l'homme si méticuleux, si anxieux pour le moindre détail, réagissait face à l'échange de notre enfant comme s'il s'agissait d'une simple facture erronée de téléphone !
— Thomas, regarde-moi dans les yeux, ai-je exigé en posant une main ferme sur son avant-bras. Est-ce que tu es au courant de quelque chose ? Où est notre vraie fille ?
Son visage s'est fermé instantanément. Le masque de l'heureux jeune père a craqué, laissant place à une expression froide, presque inhumaine. Il a lentement retiré ma main de son bras, s'est redressé de toute sa hauteur, et a murmuré d'une voix sépulcrale :
— Arrête ton manège, Chloé. Tu vas jouer le jeu. Pour ton bien, et surtout pour le sien.
Avant que je ne puisse réagir, la porte de la chambre s'est grandement ouverte, révélant deux hommes en civil, accompagnés de l'infirmière en chef et d'un individu portant la blouse blanche d'un médecin-chef. L'homme en tête a sorti une carte officielle de sa poche intérieure : « Police Judiciaire. Chloé Laurent, vous êtes suspectée de mise en danger de la vie d'autrui et de substitution d'enfant. Veuillez ne pas opposer de résistance. »






