La flamme du briquet de Rosine vacillait dans la pénombre du bureau, projetant des ombres gigantesques et grotesque sur les murs recouverts de boiseries anciennes. L'odeur d'essence était devenue suffocante, imbibant les tapis de valeur et les liasses de documents accumulés depuis des générations.
« Ne fais pas ça, Rosine ! » m'écriai-je en faisant un pas prudemment vers l'avant. « C'est la maison de ta famille ! L'histoire de tes parents ! »
« Cette maison n'est qu'un tas de pierres maudites ! » hurla-t-elle, la voix hystérique, brisée par la folie. « Ce vieil homme a toujours tout donné à ta mère, Lucas ! Et quand elle est morte, il a jeté tout son affection sur toi ! Moi, je n'étais que la fille décevante, celle dont on se méfiait ! »
Julien s'avança à son tour dans la lumière. Le visage ensanglanté, trempé par la pluie, il fixait la femme qui l'avait abandonné vingt ans plus tôt sans le moindre remords.
« Et moi, Rosine ? » demanda Julien d'une voix basse, lourde d'une souffrance retenue pendant deux décennies. « Qu'est-ce que j'étais pour toi ? Un simple obstacle sur votre route vers l'héritage ? Une erreur médicale à effacer ? »
Rosine tressaillit en entendant la voix de son fils. Ses yeux s'écarquillèrent, fixant Julien avec un mélange de terreur et de dégoût refoulé. Pendant une fraction de seconde, une lueur d'hésitation passa dans son regard, mais l'appât du gain et la peur de la prison reprirent immédiatement le dessus.
« Tu n'es personne ! » cracha-t-elle avec une cruauté inouïe. « Tu es une erreur de jeunesse ! Un monstre que j'ai effacé pour protéger mon avenir ! Tu n'aurais jamais dû revenir ! »
D'un geste sec, elle laissa tomber le briquet allumé sur le tapis imbibé d'essence.
Une explosion thermique violente retentit. Un mur de feu instantané s'éleva entre Rosine et nous, léchant frénétiquement les rideaux en velours et se propageant aux rayonnages de la bibliothèque de Papi. La fumée noire et dense envahit la pièce en quelques secondes, rendant la respiration quasi impossible.
« Les papiers ! » criai-je à Julien en me couvrant le visage avec le col de ma veste. « Le testament original doit être dans son sac à main ! »
Rosine tenta de s'enfuir par la porte-fenêtre menant à la terrasse, son sac serré contre sa poitrine. Mais les flammes gagnaient du terrain à une vitesse terrifiante, bloquant la sortie principale. Prise au piège par sa propre démence, elle s'effondra sur le sol, toussant violemment sous l'effet du monoxyde de carbone.
Julien n'hésita pas une seconde. Malgré tout le mal qu'elle lui avait fait, malgré vingt ans d'abandon et de haine, il se jeta à travers le rideau de fumée pour attraper le bras de sa mère et la traîner vers l'extérieur.
« Julien ! Non ! Viens-en ! » hurlai-je en tentant d'agripper un extincteur accroché dans le couloir.
Je parvins à dégager un passage avec le jet de mousse chimique. Julien extirpa Rosine hors de la pièce enflammée, la déposant sur le carrelage du hall d'entrée. Dans la cohue, le sac à main de ma tante s'était ouvert. Un épais dossier en cuir marron, frappé du sceau notarié du grand-père, en glissa.
Je me précipitai et m'en emparai avant que les flammes ne gagnent le hall.
« Je l'ai ! » criai-je. « On doit sortir, toute la maison va y passer ! »
Ensemble, Julien et moi portâmes Rosine semi-consciente hors de la bâtisse. Nous nous écroulâmes sur la pelouse trempée de la cour principale alors que les fenêtres du premier étage de la demeure familiale explosaient sous la chaleur intense du brasier.
Au loin, le hurlement des sirènes des sapeurs-pompiers résonna dans la vallée. La pluie battante continuait de tomber, noyant les étincelles qui s'envolent vers le ciel nocturne.
Rosine s'allongea sur l'herbe mouillée, recrachant de la suie, les yeux hagards. Elle contempla la maison de son enfance dévorée par les flammes qu'elle avait elle-même allumées.
Je m'assis sur l'herbe à côté de Julien, ouvrant le dossier en cuir sous la lumière des gyrophares des pompiers qui venaient d'engager l'allée du domaine. Le document à l'intérieur était parfaitement conservé. C'était le testament olographe rédigé par Papi cinq ans plus tôt, mais mis à jour récemment par une lettre manuscrite.
En lisant les premières lignes du testament à la lueur des flammes, mon cœur s'arrêta de battre.
La vérité inscrite sur ce papier ne concernait pas seulement Julien ou la maison familiale. Elle révélait un secret encore plus lourd... un secret lié directement à la mort mystérieuse de ma propre mère il y a dix ans...
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