LE RITUEL DE LA FENÊTRE
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LE RITUEL DE LA FENÊTRE

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Le temps s’est figé dans la chambre 312. Le tic-tac du moniteur cardiaque semblait marteler le silence comme un couperet sur le point de tomber. Tante Rosine s’avança lentement dans la pièce, ses talons hauts produisant un claquement sec contre le sol linoléum. Son regard oscillait entre le lit de Papi, le mot gribouillé sur le bloc-notes que je tentais désespérément de dissimuler derrière mon dos, et la tasse de café encore fumante posée sur le plateau de Mathilde.

« Alors, Lucas, toujours au chevet de notre cher vieillard ? » demanda-t-elle d'une voix faussement doucereuse, son regard acéré fouillant mes moindres réactions. « Tu devrais rentrer te reposer. Tu as une mine affreuse. Laisse ta tante s'occuper de son père. »

Elle s'approcha de la potence où pendait la perfusion d'un liquide transparent mais troublé. Papi, le visage blême, ferma immédiatement les yeux, simulant une perte de connaissance soudaine. Mes mains tremblaient sous l'effet de l'adrénaline. Le mot de mon grand-père résonnait dans mon esprit comme un signal d'alarme : Elle sait qu'il me parle. Ce n'est pas du sérum.

« Ne touche pas à cette perfusion, Rosine », dis-je, en m'interposant physiquement entre elle et le lit. Ma voix, bien que tremblante, portait une fermeté nouvelle.

Rosine s'arrêta net, un sourcil parfaitement dessiné levé dans une grimace de dédain. « Pardon ? Depuis quand un gamin sans le sou dicte sa loi à l'hôpital ? C'est le traitement du docteur Renard. Je ne fais que veiller à ce que mon père reçoive ses soins. »

À cet instant précis, Mathilde repassa la porte, portant un plateau de pansements. Ses yeux s'écarquillèrent en apercevant la tension palpable dans la pièce. Elle posa son plateau, et machinalement, sa main s'avança vers la tasse de café posée sur le guéridon. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine.

Ne laisse pas Mathilde boire la tasse de café.

« Mathilde, non ! » criai-je en me précipitant. Dans mon élan, je percutai violemment la table roulante. La tasse de café bascula, se renversant sur le carrelage froid dans un fracas de céramique brisée. Le liquide noir s'étala sur le sol, fumant étrangement, dégageant une odeur piquante et âcre qui n'avait rien de celle d'un arabica habituel.

Rosine poussa un cri d'indignation : « Mais tu es devenu fou à lier ! Regarde ce que tu as fait ! Tu es hystérique, Lucas, il faut te faire interner ! »

Cependant, Mathilde ne dit rien. Elle se fixa sur la flaque de café sur le sol. Une réaction chimique bizarre semblait décaper légèrement la cire du linoléum. L'aide-soignante releva les yeux vers moi, le visage blême. Elle avait compris. Il n'y avait aucun doute dans son regard : elle savait pertinemment que ce café n'était pas tombé par hasard et qu'il contenait un composant toxique.

« Que se passe-t-il ici ? » la voix grave de Maître Vernier, l'avocat, résonna depuis le couloir. Il entra dans la pièce, ajustant sa cravate en soie, son porte-document sous le bras. « Madame Rosine, le notaire attend la confirmation pour la signature du transfert de propriété de la demeure de campagne. Où en sommes-nous ? »

Rosine reprit immédiatement son sang-froid, lissant la fourrure synthétique de son manteau. « Mon neveu fait une crise de démence, Maître. Il détruit le matériel et perturbe le repos de mon père. Nous allons devoir faire intervenir la sécurité pour l'expulser. »

Je serrai les poings, le bloc-notes médical toujours froissé dans ma poche arrière. Si la sécurité m'expulsait, Papi se retrouverait sans défense face à cette femme scélérate et à son poison. Je devais trouver un moyen de sortir de cette impasse sans éveiller davantage les soupçons de l'avocat.

Mathilde fit alors un pas en avant, s'interposant à son tour. « Il n'y a besoin de personne. C'est un accident domestique. Je vais nettoyer. Mais la visite est terminée pour ce soir. Le médecin de garde exige un calme absolu pour le patient. Tout le monde doit sortir. »

Rosine foudroya l'aide-soignante du regard. « Vous n'avez aucun ordre à me donner, petite fille ! »

« Si, Madame. C'est le règlement intérieur de l'hôpital », répliqua Mathilde sans ciller, imposant une autorité inattendue.

Rosine grinça des dents, jeta un coup d'œil venimeux à son père toujours immobile, puis se tourna vers Maître Vernier. « Très bien. Nous reviendrons à la première heure demain matin. Et cette fois, la procuration sera signée, que tu le veuilles ou non, Lucas. »

Ils quittèrent la pièce, le bruit de leurs pas s'éloignant dans le long couloir stérile. Dès que le silence fut rétabli, Mathilde verrouilla la porte de la chambre à double tour – un geste pourtant strictement interdit par le règlement hospitalier.

Elle se tourna vers moi, la respiration saccadée. « Lucas... Qu'est-ce qui se passe ici ? Qu'est-ce qu'il y avait dans cette tasse ? »

Je sortis la feuille du bloc-notes de ma poche et la lui tendis. Mathilde la lut précipitamment, ses yeux effectuant des allers-retours frénétiques sur les lignes tracées par la main tremblante de mon grand-père. À la mention du nom "Julien", son visage se décomposa totalement. Ses lèvres se mirent à trembler.

« Julien... il sait pour Julien ? » murmura-t-elle, au bord des larmes.

« Tu le connais ? » demandai-je, le souffle coupé. « C'est lui qui est en bas sur le parking chaque nuit ? Dis-moi la vérité, Mathilde ! Qui est-il vraiment et pourquoi se cache-t-il ? »

Mathilde ferma les yeux un instant, essuyant une larme solitaire sur sa joue. « Julien n'est pas mort il y a vingt ans, Lucas. Rosine l'a abandonné à la naissance dans un foyer, prétendant auprès de la famille qu'il était mort-né pour ne pas entacher sa réputation et pour récupérer l'intégralité de l'héritage de votre grand-mère. Mais je le sais... parce que Julien est mon frère adoptif. »

La révélation me frappa de plein fouet. Le puzzle tragique de notre famille commençait à s'assembler, révélant une noirceur plus profonde que tout ce que j'avais pu imaginer.

Soudain, un bruit étouffé se fit entendre derrière nous. Papi venait de s'asseoir péniblement sur son lit, les yeux grand ouverts, arrachant lui-même la tubulure de la perfusion suspecte de son bras. Un filet de sang coula le long de son poignet.

« Lucas... Mathilde... », dit-il d'une voix rauque mais extraordinairement lucide. « Julien est en danger. Rosine a découvert qu'il était en ville. Elle a payé des hommes pour le faire disparaître définitivement ce soir... »

Avant que Papi ne puisse finir sa phrase, la lumière de la chambre s'éteignit brutalement, plongeant la pièce dans une obscurité totale. Dans le couloir, le signal d'alarme d'incendie se mit à hurler de manière stridente, et par la fenêtre panoramique, nous vîmes la silhouette sous le réverbère se faire cerner par trois formes sombres armées de matraques...

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